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La publication des oeuvres de René de Lucinge depuis 1961
"René de Lucinge n'était guère connu avant 1961. Jules Baux avait publié quelques pièces de lui dans son Histoire de la réunion à la France des provinces de Bresse... (Bourg 1852) ; Gabriel Pérouse lui avait consacré un chapitre de ses Causeries sur l'histoire littéraire de la Savoie (Chambéry, 1934). Le Prince Ferdinand de Faucigny-Lucinge lui avait consacré une brochure en 1906, et l'on en trouvait ça et là quelque mention. Madame Tenand-Ulmann allait publier son beau livre sur René de Lucinge (Paris 1961). Un auteur? à peine ; un personnage historique, comme il y en a pas mal d'autres...
Mais pourquoi, dira-t-on, s'être tant obstiné à faire de ce personnage historique un auteur, dont on publie les Oeuvres? Pour moi, il s'agissait d'une révélation qui m'avait été faite en deux temps : en 1952 au Cabinet des Manuscrits de la bibliothèque Nationale, où je transcrivais son Dialogue du François et du Savoisien, qui s'y trouve conservé, et en septembre 1953, sous les voûtes solennelles des Archives d'Etat de Turin. Les phrases de Lucinge, ses trouvailles heureuses, sa façon de croquer un personnage, m'enchantaient. Il fallait partager un tel plaisir avec d'autres...
J'approchais alors de la phase finale de ma thèse d'Ecole des Chartes sur Charles-Emmanuel de Savoie et la Ligue. J'avais eu beaucoup de peine à réunir les documents relatifs aux intrigues nouées entre le duc de Savoie et les ligueurs, et je m'étais réservé pour la fin ce voyage de Turin, que j'aurais dû entreprendre bien plus tôt. Je découvrais els charmes de la grande ville piémontaise, au premier abord austère, mais en fait d'une grandiose beauté, vraiment digne d'avoir été le berceau de l'idée d'unité italienne. Le théâtre y donnait Madame Butterfly, et les cyclistes sifflaient "Sur la mer calmée" dans les rues. Aux archives, Madame Augusta Lange, providence des historiens francophones, m'avait accueilli avec bonté, et mieux encore, s'était mis en tête de me trouver des documents. Car la recherche dans ces lieux augustes n'est pas facile. Les inventaires, tous manuscrits et du XVIIIème siècle, sont si précieux et fragiles que seuls les archivistes y ont accès. Il faut donc exposer sa recherche à un archiviste qui va les consulter et revient généralement en disant "Il n'y a rien". Par bonheur donc, Madame Lange avait cherché avec beaucoup de zèle et ne m'avait pas seulement apporté les Negoziazioni con Francia, que tous les historiens ont utilisées, mais avait examiné d'autres "catégories" auxquelles on ne pense pas, notamment les "Corti straniere", où l'on trouve un beau grand manuscrit intitulé "Le miroir des princes et grands de la France". Un texte passionnant contenant des portraits de tous les grands personnages du temps, et une évaluation des chances politiques que pourrait avoir une alliance entre le duc de Savoie et la Ligue! L'auteur? Sûrement ce René de Lucinge, qui était alors ambassadeur en France : lui seul écrivait aussi bien. Là-dessus, Madame Lange a l'idée de consulter la catégorie Lettere di particolari où l'on découvre la totalité des lettres écrites de PAris par Lucinge en sa qualité d'ambassadeur : quatre gros portefeuilles des années 1585 à 1588. Dans une ou deux lettres, l'ambassadeur dit au duc : "dans le Miroir des Princes que je vous ai remis..."
Jusqu'alors, je m'étais demandé si j'arriverais à rédiger ma thèse sur la base de documents si rares et clairsemés, et dès ce moment-là, je tombais dans la difficulté contraire : les matériaux étaient surabondants. Or il fallait remettre la thèse avant la Noël de cette année 1953. Bien qu'un peu bâclée, la thèse contenait beaucoup de textes de Lucinge, et de grands fragments du Miroir des Princes. Michel François, qui était l'un de mes deux correcteurs, y fut sensible. Il me demanda de préparer l'édition du Miroir pour la Société de l'histoire de France -où il parut en 1955, aux pages 95 à 186 de l'Annuaire-Bulletin de la Société.
Peu après, ce fut la rencontre de Madame Tenand-Ulmann, enthousiaste elle aussi de René de Lucinge. Elle venait de fonder, avec le Prince de Faucigny-Lucinge, l'Association des Amis de René de Lucinge et du Château des Allymes. Pourquoi ne pas publier les Oeuvres de Lucinge ? N'était-il pas un auteur dont le style rappelle parfois celui de Montaigne? Un esprit politique de la famille de Machiavel, même si, en ce temps-là, il était de bon ton d'en dire pis que pendre, puisque le perfide florentin admettait qu'un prince puisse ne pas tenir sa parole, lorsque la raison d'Etat l'exigeait? (Lucinge aussi l'a blâmé, mais peu importent les opinions : ici nous parlons de la qualité des esprits).
On commencerait donc par le Dialogue du François et du Savoisien. Mais il fallait le soutien d'une maison d'édition. Je travaillais alors chez Melle Eugénie Droz, à qui je racontais les mérites merveilleux de ce texte inconnu. La redoutable fondatrice de la Librairie Droz jeta un coup d'oeil au texte et trouva que je n'avais pas trop exagéré ; elle publierait, mais il fallait aussi que l'on vendît des exemplaires " à la porte du château" (ce sont ses propres termes). Madame Tenand-Ulmann s'offrir à trouver des souscripteurs parmi les membres de l'Association. Ainsi le texte parut en même temps dans la collection des Textes Littéraires Français de la Maison Droz et comme tome I des Oeuvres de René de Lucinge, sieur des Allymes, publiées par l'Association des Amis du château des Allymes - certains exemplaires sous couverture grise avec le fameux "carré Droz", et les autres sous couverture rouge avec les armes de la maison de Faucigny-Lucinge, telles qu'elles sont dessinées sur le manuscrit de la bibliothèque Nationale.
Le Dialogue, publié en 1961, se vendit relativement bien, puisqu'en 1963 déjà nous en faisions un second tirage.
En 1962 parut le tome II, contenant les Occurrences de la Paix de Lyon de 1601, où Lucinge raconte comment le duc de Savoie s'obstinait à ne pas rendre le marquisat de Saluces arraché à la France, jusqu'à s'attirer une campagne-éclair d'Henri IV, qui envahit la Savoie en quelques semaines jusqu'à Chambéry et Montmélian. Charles-Emmanuel comptait sur Biron, avec qui il avait conspiré, pour dissiper toutes ces menaces. Mais la conjuration avait échoué et Biron monta sur l'échafaud. Il fallait signer la paix coûte que coûte. Lucinge la négocia au mieux : la Savoie cèderait Bresse, Bugey, Valromey et Gex à la France, mais garderait Saluces, qui est un morceau très important du Piémont. Le duc a "carré son pré", dit notre auteur : ne devait-il pas être satisfait? Au lieu de cela, le duc était furieux, puisqu'il avait espéré tout garder. De justesse, René de Lucinge échappa à la vengeance et se rtrouva Français, puisque ses terres et son château étaient dans la province que l'on venait de céder à la France.
Puis ce furent les tomes III et IV, contenant les Lettres que Lucinge écrivait de Paris au duc en qualité d'ambassadeur, en 1585 et 1586 (Lettres sur les débuts de la Ligue, 1964 et Lettres sur la cour d'Henri III, 1966) qui contiennent tant de récits curieux des intrigues de la cour, des jugements politiques très fins, des portraits de personnages du temps, et de ces formules saisissantes qui résument une situation. Ces deux volumes aussi parurent simultanément dans les Textes Littéraires Français chez Droz et dans les Oeuvres... publiées par l'Association.
Puis il y eut un temps d'arrêt. Depuis la retraite de Melle Droz, j'avais la responsabilité de la maison d'édition, et mes moments de loisir étaient absorbés par la publication de la Correspondance de Théodore de Bèze, dont 16 volumes ont paru, et qui doit en comprendre 25 environ. Impossible de continuer la publication des textes de Lucinge, malgré les encouragements de Madame Tenand-Ulmann et du Prince de Faucigny-Lucinge. Peut-être serais-je tombé malade de mauvaise conscience, si le secours n'était venu de Grande-Bretagne.
Enfin M. James Supple, de l'Université d'Edimbourg, a bien voulu prendre la relève pour la correspondance de l'ambassadeur, que j'avais laissée en plan à la fin de l'année 1586. Or les séries de 1587 et de 1588 sont tout aussi complètes aux archives de Turin que celles de nos tomes III et IV. L'année 1587, "l'année des reîtres", de l'entrée en France de cette grande armée de protestants allemands appelés par le Béarnais, que seul le duc de Guise combattit sérieusement -car Lucinge montre qu'Henri III en espérait, mais en vain, une sorte de contrepoids à la Ligue-, l'année 1587 donc est actuellement sous presse et paraîtra encore cette année, si tout va bien. Ce sera donc le tome VII. Il ne restera que l'année 1588, que M. Supple ne négligera pas.
L'on me pardonnera : je ne puis retenir ma joie de voir que s'achève ainsi ce que nous avions commencé en 1961. Lucinge est aujourd'hui un auteur reconnu : la littérature française du XVIème siècle ne l'ignore plus. Sa place si importante, c'est M. Zegna Rata qui la révèle et la définit magistralement dans son livre : Lucinge entre l'écriture et l'histoire (Genève, Droz, 1993). "
A cette bibliographie-récit d'Alain Dufour parue en 1994 dans les Cahiers René de Lucinge, il faut ajouter les quelques parutions qu'il annonce et qui n'étaient pas encore réalisées, mais qui ont eu lieu depuis : le tome IX des Oeuvres de René de Lucinge, contenant les Lettres de 1588, sous le titre "Un monde renversé", est paru dans la collection des Textes Littéraires français en 2006, préparé, annoté, publié par James J. Supple, avec une importante préface qui constitue une mise au point définitive face aux attaques que certains historiens trop rapides avaient cru pouvoir avancer contre René de Lucinge.
Mais l'édition de ce tome ultime avait été précédée, en 1999, par celle du premier ouvrage de Lucinge, Le Premier Loysir (1585) contenant la traduction française du livre de Giovanni Botero Du Mespris du Monde, ouvrage accompagné d'un autre texte de Lucinge, resté jusque là inédit celui-ci, écrit, sur le même thème, une vingtaine d'années plus tard, et intitulé "De l'humilité et du mespris du monde". Cette édition, préparée, annotée, commentée et expliquée par Michael J, Heath, constitue une brique essentielle qui permet de comprendre la pensée et la psychologie de René de Lucinge, et d'élucider son rapport avec Giovanni Botero dans la réflexion sur la Raison d'Etat et l'importation de ce terme en français.
Au terme des neuf tomes publiés, l'une des tâches premières que s'était fixées l'Association des Amis de René de Lucinge et du Château des Allymes est donc accomplie : l'ensemble de la production littéraire de l'ambassadeur de Savoie en France est désormais accessible, étudiée et rendue lisible pour les lecteurs contemporains. C'est un monument de la prose française du XVIème siècle qui a ainsi été redécouvert, et dont chacun peut désormais apprécier l'originalité, la puissance, la clairvoyance, l'humour et la profonde humanité.
Olivier Zegna-Rata |
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