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Actualité de René de Lucinge :
L’œuvre de
René de Lucinge est longtemps restée dans l’oubli. Sa redécouverte, par l’un
de ses descendants, le Prince Ferdinand de Faucigny-Lucinge ne date que du
début du XX ème siècle. Grâce aux archives familiales, il publia en 1906 un
ouvrage intitulé, Un Ambassadeur de Savoie en
France, René de Faucigny Lucinge[1]
, puis en 1932 un article «Les infortunes de René de Lucinge et le
traité de Lyon, 1601 »[2].
Il faudra attendre les années soixante pour voir de réelles recherches
s'ébaucher, sous l'impulsion de deux chercheurs. M. Alain Dufour, effectuant
des recherches aux archives de Turin pour sa thèse de l'Ecole des Chartes,
Charles-Emmanuel de Savoie et la Ligue, découvrit des manuscrits inédits de
Lucinge. Mme Suzanne Tenand-Ulmann fonde en 1960, avec le Prince Guy-Louis
de Faucigny-Lucinge, l'Association “des Amis de René de Lucinge et du
Château des Allymes ». Leur dessein commun serait de faire connaître
l‘oeuvre du savoyard en publiant ses écrits afin de lui rendre la place
qu‘il mérite auprès des grands penseurs et écrivains de la fin du XVIème
siècle. Mlle Eugénie Droz, fondatrice de la Librairie Droz, convaincue par
le travail colossal entrepris par Alain Dufour édita, en 1955, Le Miroir
des Princes ou Grands de la France , en 1961[3]
, Le Dialogue du François et du Savoisien[4]
et en 1962, Les occurences de la paix de Lyon de 1601. En 1964,
toujours grâce au travail patient d’Alain Dufour, furent publiées, Les
Lettres sur les débuts de la Ligue, 1585[5]
, puis en 1966, Les Lettres sur la Cour d'Henri
III, en 1586[6]
. Ces publications en série mirent à la portée du grand public et à la
disposition des historiens et des critiques toute une série de textes qui
n’avaient jamais été publiés. Ils révèlent l’intérêt d’un écrivain jusque là
méconnu. Et dont la pensée commence à intéresser les chercheurs.
Dès 1954, Philippe Ariès se reporte longuement à Lucinge dans son
Temps de l’histoire. L’année suivante, Lino Marini souligne
l’importance du traité de Lyon pour l’avenir de la Savoie en se référant à
René de Lucinge[7] .
Les études menées en 1958-1959 sur les œuvres de jeunesse de Giovanni Botero
par Luigi Firpo mettent en évidence ses relations avec René de Lucinge[8]
. En 1961, Suzanne Tenand-Ulmann rassemble une somme de recherches
considérable dans une biographie romancée du seigneur des Allymes[9]
, René de Lucinge et le rattachement du Bugey à la France, qui
amplifie la curiosité suscitée par l’écrivain. Les Cahiers René de
Lucinge, commencent alors leur odyssée, avec la publication périodique
d’articles archéologiques, historiques ou culturels intéressant l’histoire
régionale, parmi lesquels se glissent bien entendu des travaux consacrés au
seigneur des Allymes et à son œuvre, comme en 1974, l’article de
l’universitaire américain Brian Hersh, « René de Lucinge et
l’historiographie française au début du dix-septième siècle », ou en
1976, celui de Pierre Gras qui découvre, à Dijon, le manuscrit, semé de
ratures, de La Manière de lire l’Histoire. Eva Kuschner démontrait
en 1972 la singularité du Dialogue du François et du Savoysien,
dans ses Réflexions sur le Dialogue en France au seizième siècle
publiées en 148ème volume de la Revue des Sciences Humaines. James
J.Supple, étudie encore les positions de Lucinge lorsqu’il analyse les
propositions de La Noue contre l’Empire Turc[10],
comme dans son ouvrage sur Montaigne, publié à Oxford, Arms
versus Letters : the Military and Literary Ideals in the Essais of Montaigne.
C’est en étudiant la vision qu’avaient les intellectuels européens
du XVIè siècle de l’empire turc[11]
, que Michael J. Heath a rencontré l’œuvre majeure de René de Lucinge,
De la Naissance, Durée et Chute des Etats[12]
, dont il entreprend l‘édition critique en 1984. Il analyse le style de
l’historien savoyard dans son Crusading
commonplaces : La Noue, Lucinge, and Rhetoric against the Turk[13]
.
A Paris, en 1988, les Cahiers de littérature du six-septième
siècle, publient une intéressante étude de Corinne Bonnet : "La
Manière de lire l’Histoire, une histoire de l’honnête homme." Dans sa
thèse monumentale, Italianisme et anti-italianisme en France au XVIème
siècle, Jean Balsamo décrit la polémique anti-machiavélienne qui fait
rage dans la deuxième moitié du siècle et montre l’existence, derrière
Lucinge et Botero « d’un courant anti-machiavélien et chrétien à la cour
de Savoie ». En Italie, Enzo Boldini met en lumière l’influence de René
de Lucinge sur la rédaction de la Ragion di Stato publiée en 1589,
dans son article « Botero et Lucinge : les racines de la Raison d’Etat
»[14] .
En 1993, Michael J. Heath faisait paraître l’édition critique du
dernier ouvrage de René de Lucinge, La Manière de
lire l'Histoire[15].
Au cours de cette même année, Olivier Zegna-Rata, président de l’Association
du Château des Allymes et de René de Lucinge, publiait un essai critique,
René de Lucinge entre l'Ecriture et l'Histoire[16],
dans lequel il évalue la place de Lucinge dans l’historiographie de son
temps, la portée de ses réflexions historiques et de sa manière d’écrire
l’histoire. L'ouvrage sera primé l'année suivante par l'Académie française.
Les 10 et 11 juin 1994 est organisé à Paris (Ecole Normale Supérieure) et à
Ambérieu-en-Bugey (Château des Allymes), un Colloque International René
de Lucinge dont les Actes viennent de paraître[17].
Au cours de cette même année, James J. Supple publie
Les Lettres de 1587, l'année des reîtres[16].
Il travaille ensuite sur la Correspondance diplomatique de l’année 1588 "Un
monde renversé" qui ne paraît qu'en 2006. Michael J. Heath fait
paraître entre temps en 1999, Le Premier loysir, contenant la Traduction
Françoise du Mespris du Monde de l‘Italien du Docteur J.Botere Piedmontois.
René de Lucinge avait en effet fait paraître en 1585 une traduction du
Del dispiegro del Mondo publié par Botero en 1584. Michael J. Heath
accompagne cette édition critique, d’un écrit totalement méconnu de René de
Lucinge, sans date, mais très certainement rédigé sur la fin de sa vie,
De l‘humilité et du mespris du monde qui forme un diptyque éclairant
avec le premier.
L’œuvre de René de Lucinge, aujourd'hui entièrement publiée,
continue de susciter l’intérêt des chercheurs. Au cours de l’année
2000-2001, c’est l’action diplomatique du savoyard qui fut mise à l’honneur.
En effet, le 17 janvier 1601, René de Lucinge signait, en tant
qu’ambassadeur savoyard, le traité de Lyon qui rattachait définitivement les
Pays de l’Ain, à la France. Un Colloque international fut organisé le 29-30
septembre 2000 à Bourg-en-Bresse (dans l’ancien monastère de Brou) et à
Ambérieu-en-Bugey (au Château des Allymes) pour commémorer le
quadricentenaire de ce Rattachement des Pays de l’Ain à la France. Les
Actes du Colloque ont été publiés en 2004 et forment le volume III
d'une série consacrée par Les Cahiers René de Lucinge à cet
événement capital pour la France, dont leur éponyme fut le principal
artisan... Avaient donc auparavant paru : Le
rattachement des Pays de l’Ain à la France, Tome I : Les années décisives
(1598-1600)[19]
et Le rattachement des Pays de l’Ain à la France,
Tome II : Le traité de Lyon en son temps (1601)[20].
Volker Mecking a insisté dès 1996 sur l’intérêt capital que représentent
pour l’évolution du français préclassique les écrits de Lucinge . La langue
utilisée par René de Lucinge[21]
est d’une modernité incroyable pour son temps.
Gaëlle Arpin-Gonnet, qui consacra en 1994 son mémoire de D.E.A
d’Histoire du Droit, des Institutions, des faits sociaux et de la pensée
politique à René de Lucinge : « René de Lucinge : un diplomate
éclairé »[22] ,
a soutenu au mois de juin 2002 sa thèse de doctorat d’Histoire du droit et
de la pensée politique consacrée à René de Lucinge. Elle étudie sa
correspondance diplomatique au cours de ses quatre années de légation
parisienne de 1585 à 1588, son action diplomatique lors de la signature du
traité de Lyon mais également sa pensée politique au travers de son ouvrage
politique majeur, De la Naissance, Durée et Chute des Etats, édité
en 1588. Celle-ci tente de démontrer l’influence de René de Lucinge sur la
première doctrine de la Raison d’Etat, théorisée par Botero dans sa
Ragion di Stato en 1589.
[1] Paris, 1906, Bibliothèque Nationale, 8 ln27.52792.
[2] « Les infortunes de René de Lucinge et le Traité de Lyon, 1601»,
Revue d'histoire diplomatique, avril-juin 1932, pp.3-31.
[3] Publié dans l'Annuaire-Bulletin de la société de l'Histoire de
France, 1954-1955, pp.95-186.
[4] Texte établi et annoté par A. Dufour, Genève, Droz ,1963. Il y eut, en
effet, deux publications de cet ouvrage, l'une en 1961 et l'autre en 1963.
[5] Texte annoté et établi par A. Dufour, Genève, Droz, 1964.
[6] Publié par Alain Dufour, Genève, Droz, 1966. Au cours de l’été 1966, une
grande exposition consacrée à René de Lucinge et au traité de Lyon fut
organisée au Château des Allymes par l’Association du Château des Allymes et
de René de Lucinge.
[7] Lino Marini, « René de Lucinge, signor des Allymes, le fortune
savoiarde nello stato sabaudo e il trattato di Lione, 1601 », in
Rivista Storica Italiana, anno LXVII, 1955.
[8] Luigi Firpo, Gli scritti giovanili di Giovanni Botero, « Amor di
Libro », 1960.
[9] "René de Lucinge et le rattachement du Bugey à la France en 1601",
La Nef de Paris édition,1961.
[10] James J. Supple, «François de La Noue’s plan for a campaign against
the Turks », in Bibliothèque d’Humanisme et de Renaissance,
XLI, Genève, Droz, pp. 273-291.
[11] Michael J. Heath, « Renaissance scholars and the origins of the
Turks », in Bibliothèque d’Humanisme et de Renaissance, XVL,
Genève, Droz, 1979.
[12] Michael J. Heath, Genève, Droz, 1984.
[13] 1986, Droz, Genève, dans la collection des Travaux d’Humanisme et
de Renaissance.
[14] Article in Raison et déraison d’Etat, sous la direction de
Yves Charles Zarka, pp. 67-100, Paris, P.U.F, 1994.
[15] René de Lucinge, La Manière de lire l’histoire, M.J. Heath,
Genève, Droz, 1993.
[16] Olivier Zegna Rata, René de Lucinge entre l'écriture et l'histoire,
Droz, 1993.
[17] Actes du Colloque René de Lucinge, 10-11 juin 1994, Paris (E.N.S)
et à Ambérieu (Château des Allymes), réunis par Olivier Zegna Rata, Lyon,
Tixier et fils, 2000.
[18] James J. Supple, Genève, Droz, 1994.
[19] C.R.L, n° 33, 1999
[20] C.R.L, n°34, 2000
[21] Mecking (Volker), Cahiers René de Lucinge n°33, 1999, «L’importance
de René de Lucinge (1554–1615) pour l‘histoire du français préclassique
(1500–1650) à l‘exemple du "Dialogue du François et du Savoysien“
(1593), Cahiers René de Lucinge n° 34, 2000, « Influences
italienne, espagnole et allemande sur le vocabulaire de René de Lucinge
(1554–1615) à l’exemple du Dialogue du François et du Savoysien
(1593) » ; Cahiers René de Lucinge n° 35, 2001, « La
représentation du vocabulaire juridique dans la prose narrative de la fin du
16ème siècle, à l’exemple du Dialogue et du François et du
Savoisien (1593) de René de Lucinge."
[22] Mémoire de D.E.A sous la direction de Mme Haehl, Université Jean Moulin
Lyon III, 1994. |
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