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photographie : Bruno Barbey |
En 2007, l’association des Amis du château des Allymes a rendu hommage à sa fondatrice récemment disparue, Suzanne Tenand-Ulmann (1909-2005), à travers un ouvrage de mélanges intitulé De l’égyptologie à l’histoire locale.
Constitués de textes de ses amis et collaborateurs, ce recueil retrace le parcours de celle dont la vie se confond avec le XXe siècle au cours duquel elle participa activement à l’intense vie intellectuelle et culturelle, avant de s’investir dans la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine de l’Ain et plus particulièrement du château des Allymes.
Les deux textes ci-dessous – biographie et article sur son activité de critique d’art – sont extraits de ce n°40 des Cahiers René de Lucinge, qui rend justice à celle qui les a créés en 1961.
F.C.
Itinéraire biographique - par Caroline Ulmann Suzanne Tenand, critique d'art - par Fabrice Ulmann De l'égyptologie à l'histoire locale (téléchargement PDF)
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« Avancer ! » disait-elle… Itinéraire biographique d’une bugiste
Suzanne Tenand raconte les circonstances de sa naissance, qu‘elle évoquera très souvent, comme une blessure, et qu’elle transformera en combat pour la vie à chaque épreuve de son existence. Sa mère, après sa naissance, tombe dans une grave dépression. Son père, Gabriel, devenu ingénieur, avait fait ses études au petit Séminaire de Meximieux, il avait comme condisciple le Docteur Voiturier avec lequel il parcourait le Bugey à cheval. C’était un fin lettré, écrivant couramment le latin et le grec…Ses petits enfants étaient très admiratifs…en découvrant plus tard les lettres qu’il adressait à ses amis. Après son échec dans la soierie, à Serrières de Briord, Gabriel monte avec succès cette fois, une usine de pièces pour automobiles, à Lyon. La santé de la maman de Suzanne se dégrade encore. Il espère que l’air des Allymes lui conviendra… Mais elle ne pourra plus jamais s’occuper de sa petite fille, elle est régulièrement hospitalisée à Bourg. Les grands-parents Tenand, qui habitent Ambérieu ont déjà une petite maison de campagne dans le village avec un grand jardin potager. Gabriel rachète l’ancien presbytère des Allymes qu’il transforme en 1929 et fait rehausser d’un étage avec une tourelle. C’est la maison Archirel qui réalise la toiture pointue semblable au clocher. La maison devient leur résidence secondaire. Gabriel est passionné de voitures et emmène sa fille visiter l’Europe et en particulier l’Italie. Elle s’initie à la peinture italienne en particulier à Florence où Suzanne se fait de nombreux et fidèles amis. Gabriel s’occupe beaucoup de sa fille et lui fait suivre les meilleures études, aux Beaux- Arts d’abord, à Lyon, Suzanne donnant des signes de disposition pour les arts, puis il l’installe à Paris pour suivre l’ Ecole du Louvre et l’Ecole des Hautes Etudes où elle obtiendra le diplôme d’Egyptologie, et où elle se liera d’amitié avec Christiane Desroches-Noblecourt. Elle sera en même temps secrétaire de rédaction dans une maison d’édition d’art. Suzanne, à Paris, rencontre le cercle des jeunes intellectuels des années 30, et participe aux mouvements antifascistes, en particulier avec Emmanuel Mounier qui dirige la revue Esprit, et André Chamson, un des fondateurs de l’hebdomadaire culturel du Front populaire, Vendredi. Elle y rencontre André Ulmann, jeune journaliste et écrivain, qu’elle épouse en décembre 1937. En Novembre 38, Suzanne perd son premier enfant. André est appelé le 25 août 1939 et mobilisé le 1er septembre. Il est envoyé comme agent observateur sur la ligne Maginot. Suzanne quitte Paris et se réfugie à Clermont-Ferrand où son fils Fabrice naît le 5 février 1940. Après l’offensive allemande en mai 40, André est fait prisonnier les armes à la main, et envoyé en Allemagne dans un stalag. Il organisera le mouvement des prisonniers de guerre (MNPDG) avec entre autres, Michel Caillau, le neveu du général de Gaulle. Ils permettront les évasions de nombreux prisonniers qui ensuite rejoindront la Résistance. Suzanne vient s’installer avec son fils, dans la petite maison des Allymes de ses grands parents. Elle y recueille ses amies d’avant guerre qui ont quitté Paris, et qui participent au réseau du MNPDG, comme Clara Malraux, qui a fui Paris avec sa fille Florence, qui sera baptisée aux Allymes,en juillet 1941, avec Suzanne pour marraine. Clara séjourne aux Allymes un été puis continue sa cavale, pour rejoindre le midi. Elles s’y retrouveront plus tard, à Dieulefit. André réussit à quitter le stalag. Rapatrié sanitaire, il rentre en France le 6 mars 1943 et se rend aussitôt aux Allymes pour faire la connaissance de son petit garçon mais repart rapidement pour rejoindre la Résistance. Il rentre dans la clandestinité sous le nom d’Antonin Pichon. Le 5 septembre, à la veille de son départ pour Londres où il est appelé par le général de Gaulle, il est arrêté à Lyon, torturé, à la prison de Montluc. Il échappe à l’exécution, mais il est envoyé à Compiègne, antichambre de la déportation. Il est expédié en avril 44 à Mauthausen, camp de concentration nazi en Autriche occupée. Suzanne et Fabrice ne peuvent plus rester aux Allymes. Ils fuient dans la Drôme à Dieulefit, chez des Justes - le pasteur Eberhard et sa famille- qui recueillent les enfants juifs, et les familles des résistants. Fabrice va vivre la vie effrayante des enfants cachés, quittant précipitamment la pension de famille la nuit pour se cacher dans les bois. Suzanne n’a plus aucune nouvelle d’André, depuis le départ de Compiègne, elle ne connaît pas le lieu de destination exact : Buchenwald, Sachsenhausen, Auschwitz, Mauthausen ? … Pendant ce temps là, un drame atroce se produit aux Allymes : en février 1944, cinq enfants du village : les trois frères Tenand (André, Albert, Aimé), Emile Humbert, et Robert Blanc ainsi que l’instituteur, M.Salas, sont raflés brutalement par la Milice et envoyés directement en camp de concentration, à Mauthausen. La Gestapo est chargée à cette période là, de procurer de la main d’œuvre aux industries de guerre allemandes. Les rafles de jeunes gens se multiplient dans la France entière. Et les Allymes sont un endroit très sensible sur la route du Maquis, vers la Suisse. Avec le débarquement allié en Méditerranée, après le débarquement en Normandie, l’espoir renaît. Suzanne remonte à Paris avec l’armée américaine, qui participe à la Libération de Paris en août 1944. Elle trouve refuge chez la demi-sœur d’André, Helène Ulmann, épouse d’ un aristocrate portugais, Jacques da Costa, qui a aussi recueilli la mère d’André, Sarah Bernheim. Mais la découverte par les Alliés du camp d’Auschwitz en janvier 1945 accroît l’inquiétude des familles, toujours sans nouvelles. Plus d’un million de prisonniers français en Allemagne, doivent être rapatriés en France dès la signature de l’armistice le 8 mai. Les Alliés, en ouvrant les camps de concentration et d’extermination, découvrent l’horreur, la plupart des survivants sont intransportables. Les autorités françaises transforment l’Hotel Lutetia, qui abritait la Kommandantur en chef des nazis à Paris, en centre d’accueil des déportés en provenance des camps de concentration. Suzanne participe à l’accueil des déportés au Lutetia. Elle apprend par les premiers survivants qui arrivent de Mauthausen qu’André est à Ebensee, en pleine montagne autrichienne avec quelques 6000 survivants du camp. André, qui a été un des dirigeants de la résistance clandestine internationale à Mauthausen, en particulier au camp de Melk, attend que tous ses camarades soient rapatriés, puis accepte de rentrer. Il retrouve son fils qui a eu 5 ans en février…
Suzanne collabore comme critique d’art à la Tribune des nations. Mais elle revient le plus souvent possible dans son Bugey natal, et la grande maison des Allymes revit, à la grande joie de Gabriel, qui est installé dans le midi, et qui revient s’occuper de ses terres bugistes dont il avait hérité de ses grands parents ambarrois. En particulier le grangeon Dunois, sur la colline du Tiret, qui fait l’objet de toute son attention, (renouvellement des ceps, et préservation du grangeon), une belle bâtisse du XVIIIe siècle qui contient le pressoir. Il confie la vigne à la famille Bouchard. Suzanne, à la mort de Gabriel, en 1954, sera très attentive à la préservation du grangeon qui produit un vin blanc pétillant admirable dont elle était très fière. Sa mère est toujours à l’hôpital de Bourg, où Suzanne fait de fréquentes visites. Elle passe une partie de l’année aux Allymes avec ses enfants et Fabrice va à l’école du village. Madame Bendrihem est la nouvelle institutrice. Nommée en mars 1944, elle a trouvé refuge aux Allymes, après avoir quitté Bregnier Cordon avec son petit garçon Gérard lorsque son mari, le docteur Bendrihem, fut arrêté avec les enfants d’Izieu dont il était le médecin… Il devait mourir à Buchenwald… Jeanne Bendrihem est une femme admirable de courage qui va consacrer sa vie aux enfants du village, dans une classe unique d’une quinzaine d’enfants, elle pratique un enseignement innovant, et son taux de réussite au certificat d’étude fait l’admiration de tous ! Elle enseignera jusqu’en 1961, date de la fermeture de l’école des Allymes. … Avec Suzanne elle a tissé des liens d’amitié indéfectibles. Suzanne écrit pour Visages de l’Ain dont elle est membre du comité de rédaction et se rend régulièrement à Bourg chez le docteur Gauthier. Elle connaît parfaitement l’histoire du Bugey qui la passionne et elle entreprend de faire une étude sur René de Lucinge, ce personnage inconnu qui a vécu aux Château des Allymes, une forteresse imposante et en très mauvais état sur un piton dominant le hameau des Allymes. Soutenue par son ami André Chamson, devenu académicien et surtout directeur des Archives de France, elle consulte les archives privées de la famille de Lucinge et reçoit la confiance et l’amitié du Prince Jean louis de Faucigny Lucinge qui deviendra le plus fidèle défenseur du Château des Allymes et sera le président - fondateur de l’Association. Elle obtiendra, notamment auprès du ministre des Affaires culturelles, André Malraux, les soutiens nécessaires pour faire classer le château en 1960 et le sauver de la ruine. Elle n’aura de cesse jusqu’en 1966 - date de l’ouverture du Château au public - de trouver toutes les aides et les soutiens nécessaires au plus haut niveau pour sauver le château de la ruine et transmettre l’histoire méconnue du Bugey. Elle aura le soutien amical et précieux des élus locaux, en particulier de Guy de la Verpillère. Pour son action, elle sera promue en 1966 dans l’ordre de Chevalier des Arts et Lettres. Pour faire connaître cette province de France peu connue, elle lui consacre un guide touristique et historique, Le Bugey, aux éditions Rencontre, à Lausanne, qui sera avec talent illustré par des photos de Bruno Barbey, alors jeune photographe international qui deviendra le directeur de l’Agence Magnum. Elle crée les Cahiers René de Lucinge, qui paraîtront régulièrement tous les ans, puis Art et Archéologie en Rhône Alpes qui permettra aux archéologues qu’elle convaincra de s’intéresser aux Allymes, de publier leurs découvertes : le professeur Bon a engagé les premières fouilles, puis Bernard Mandy a mis au jour la barbacane. …Elle s’entoure de jeunes historiens enthousiastes, comme Evelyne et Henri Pansu, très actifs et présents dans l’Association, mais aussi Helène Vittet, professeur d’histoire à Amberieu, pédagogue passionnée pour défendre l’histoire du Bugey auprès de ses élèves. Colette Gabet, étudiante en droit, et fille d’Emile Gabet, qui a accepté le rôle de trésorier de l’Association, avec une patience et une indulgence à toute épreuve, devient la pionnière des guides du château…et la plus fidèle des amies du château, du Bugey et de Suzanne, même si sa brillante carrière la mènera loin de son cher Bugey ! Suzanne est très attentive aux restaurations des Monuments historiques mais aussi très exigeante… Elle entretient pourtant des relations souvent amicales et confiantes avec les Architectes en chef. Mais André Ulmann est atteint d’un mal incurable, séquelle de la déportation, il meurt le 5 septembre 1970. Selon sa volonté, il est enterré « dans le pays de sa femme », dans le petit cimetière des Allymes. Suzanne décide de partir en Egypte. Christiane Desroches-Noblecourt l’encourage à franchir une étape douloureuse pour elle. Elle est nommée chargée de mission par le ministère des Affaires étrangères auprès du centre de documentation et d’études de l’Egypte ancienne. Elle retrouve sa chère égyptologie qu’elle n’avait jamais exercée mais qu’elle n’avait jamais oubliée. Elle restera trois ans, habitant au centre du Caire, à Zamalek, et retrouvant un peu de sérénité. Bien entendu elle déborde d’activité et retrouve son énergie et ses passions : Elle organise une exposition internationale pour le 150ème anniversaire du déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion. Mais elle n’oublie pas le Bugey et travaille déjà pour un article sur Louis Costaz, le bugiste de l’expédition scientifique de la campagne d’Egypte de Bonaparte… A peine rentrée, elle fera une grande exposition sur Costaz au Château, avec l’aide précieuse de Azouz Sadek, égyptologue égyptien, qui est venu en France terminer et soutenir sa thèse. Elle s’installe définitivement aux Allymes – ce qui ne l’empêche pas de venir régulièrement prendre l’air de Paris, suivre l’actualité culturelle, les expositions en particulier, et aussi voir ses petits enfants et ses amis parisiens. Elle ne perd pas une occasion de voyager, surtout en Italie, à Florence, à Venise, où elle va régulièrement suivre la biennale d’art contemporain. Elle retourne plusieurs fois en Egypte, retrouver Azouz, devenu directeur du musée du Caire, ou pour accompagner des amis, en Nubie, voir son ami l’archéologue Charles Bonnet qu’elle convainc de s’intéresser au Château des Allymes ! Et se rend sur le site de Petra, avec son amie Colette de la Verpillère, avec laquelle elle adore voyager. Ces années là, le commandant de la base aérienne d’Ambérieu, le colonel Honoré Rameil, est séduit par la magie du château… Il offre les premières photos aériennes du Château et initie les relations de la base d’Ambérieu avec l’Association qui se traduisent par des campagnes de défrichement et autres travaux très utiles pour la préservation du site.…
Dès lors Suzanne se consacre
totalement à l’animation du château, qui sera acheté par la municipalité d’Ambérieu
en 1984 ! Elle s’engagea totalement pour en faire un lieu de vie culturelle
permanent, à la fois un musée d’histoire locale, avec le traité de Lyon de
1601, mais aussi un lieu de spectacle vivant, à l’acoustique
La belle dame aux cheveux blancs aux reflets d’argent aimait la vitesse, les voitures rapides, les gens vifs, dynamiques, et entreprenants, elle rugissait comme le lion qui était son emblème. Elle filait comme une flèche sur la route des Allymes, et sur les routes du Bugey qu’elle sillonnait à longueur de temps, emmenant, l’été, ses cinq petits-enfants à la découverte des trésors de la région, leur faisant partager ses passions, ses affections, ses amis, mais aussi son savoir, sa culture infinie, sachant aussi, à l’occasion, les initier à la cuisine bugiste qu’elle pratiquait avec talent et amour. Elle a eu la joie de voir naître neuf arrière-petits-enfants… avant de s’éteindre dignement comme fut sa vie, le 2 août 2005. Elle repose près de ses parents, au cimetière des Allymes.
Caroline Ulmann
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Suzanne Tenand, critique d’art
Les dix années les plus actives comme critique d’art de Suzanne Tenand Ulmann se situent entre 1955 et 1965, dans la Tribune des Nations. Mais jusqu’aux années 90 elle restera attentive aux vernissages des galeries, à Paris ou à Lyon, et ne manquera aucune des grandes expositions qu’il s’agisse d’art ou d’archéologie.
La lecture, avec le recul du temps - on peut même parler du demi-siècle - des articles et des chroniques de Suzanne Tenand (elle a gardé son nom de naissance pour son métier de journaliste-critique) montre à la fois la qualité de l’écriture mais plus encore l’étendue de sa culture et la sûreté de son jugement. Suzanne Tenand prolonge la lignée des historiens de l’art du 19 è siècle par une analyse de l’art contemporain non seulement dans ses aspects techniques mais surtout dans les contenus esthétiques et les émotions des artistes. La première impression qui se dégage à cette lecture est l’intérêt de Suzanne Tenand pour toutes les formes de la création artistique et son souci méticuleux d’analyser les techniques mises en œuvre par les artistes, du crayon à la sculpture de tous les matériaux des plus anciens aux contemporains.
Suzanne Tenand est aussi une historienne de l’évolution des techniques mises en œuvre par les artistes depuis la préhistoire ; ses études d’archéologie en particulier d’égyptologie ont été présentes tout au long de ses activités intellectuelles. Ses critiques d’art sont menées avec la même rigueur scientifique, et la même précision sémantique que ses recherches personnelles sur les bijoux en or à Babylone… Elle va bien au-delà de la maîtrise dont font preuve les artistes, elle donne à voir l’émotion et la sensibilité de celle ou de celui qui s’exprime au travers d’un art plus ou moins maîtrisé. Elle admire, elle encourage, mais chaque fois découvre même une parcelle de talent pour en faire un espoir. Pour cela son style est lumineux comme un accrochage bien fait d’un tableau sur une cimaise. Son écriture est maîtrisée et claire pour aller au plus profond de la création artistique. Son attention à toutes les expressions de l’art contemporain ne lui fait pas délaisser les rétrospectives des mouvements qui ont fait l’histoire de l’art, ni les grands artistes incontournables des siècles passés. Mais l’historienne n’est jamais bien loin, la critique d’art sait découvrir les talents, les encourager.
Ses lecteurs, chaque semaine dans La Tribune des nations, n’ont aucun répit. Tout nouvel artiste dans une galerie est regardé avec la plus grande attention. Tout maître dont on réunit quelques œuvres est soumis à l’étude. Tous les salons qui participent à la bataille de l’art actuel sont disséqués; et la seconde moitié du XXe siècle a vu un grand nombre de salons qui tentaient d’imposer une école, une sorte de pensée unique de l’art. Il n’est nullement abusif de dire que Suzanne Tenand a été aux avant-postes de la critique d’art pour combattre les esprits de chapelle. Sa grande rigueur, que l’on qualifie de scientifique, n’est pas antagoniste de ses émotions esthétiques, de ses amitiés, de ses colères. S’il est couramment admis de nos jours que l’artiste est aussi un acteur de la société, rares étaient les critiques d’art qui pensaient que l’art devait faire partie de la vie de tous les gens. Sans parti pris, sans idéologie, mais avec son goût et sa maîtrise artistique pour beaucoup de formes de l’art, Suzanne Tenand a pensé que le XXIe siècle serait artistique.
Pour rendre compte de son talent, ce sont toutes ses chroniques et ses études qui devraient être publiées. Pourtant quelques extraits de certaines de ses chroniques donnent comme des instantanés de son art d’écrire.
Son immense culture apparaît tellement naturellement lorsque elle parle d’un céramiste, Georges Jouve : Formes et objets signifient suffisamment que ses dons d’invention et de création ne se limitent pas au but spécifique de la poterie et de la céramique, mais que la pleine possession de son métier lui permet d’aborder les grandes figures proches de la sculpture et de ses audaces en ce domaine, mettent ce grand artiste sur le chemin des rares oeuvres qui ouvrent un nouveau domaine à l’art, tel ce couple aux formes élancées et pudiques qui rappellent les statues grecques et méditerranéennes, ou bien cette grande voile de navire tendue et retournée sur elle-même par le feu, ou par le vent, ou bien ces formes, non point étranges mais d’une harmonie calme et pure, roues, bobines ou lyres, belles en elles-mêmes et joie des yeux. Jouve, par cette exposition, montre que son art a atteint aujourd’hui, une autorité réellement et majestueusement exprimée, une force et une sérénité qui se traduisent par l’équilibre, l’aisance et la pureté des lignes. Créateur au merveilleux don du plus ancien des arts, Jouve poursuit son œuvre avec une originalité qui doit maintenant recevoir l’hommage et l’attention de nos musées nationaux. (29/02/1959)
Ses amitiés, ses goûts pour un certain nombre d’artistes sont toujours exprimés avec beaucoup de retenue et une grande rigueur de vocabulaire. Il en est ainsi pour Géa Augsbourg, Chagall, Bourdelle, Atlan, Léger… Géa Augsbourg, dessinateur suisse et illustrateur à la Tribune des nations expose ses dessins sur « La Chine sans légendes » Géa Augsbourg a regardé tranquillement cet univers peuplé d’êtres humains innombrables, et il a trouvé la façon simple et naturelle d’en extraire d’essentiels personnages : trois petites filles qui se tiennent par le cou, un calligraphiste silencieux comme l’éternité de son roseau de bambou, un heureux chasseur de criquets, un jeune tibétain, un ouvrier au repos, un enfant dans ses bras. Ce n’est pas le pittoresque qui attire Augsbourg. C’est ce visage, cette main, la foule hâtive et consciencieuse, l’effort obscur. Le trait est sans faiblesse, lucide, et prête son élégance aux plus humbles et Augsbourg revêt les êtres les plus anonymes, misérables, d’un vêtement de beauté sans pareil. Le trait seul délimite le temps, l’air, l’atmosphère, la joie, la gravité, l’épuisement. Souple, enrobant, circonscrivant l’apparence de l’être, le dessin d’Augsbourg encercle son sujet d’une ligne continue, et sûr de son tracé qui capte le détail essentiel le trait particulier et toujours unique, qui est comme la clé du personnage, de son sentiment, son geste habituel, la marque indélébile qu’il porte en lui ou sur lui. (3/2/61):
Un autre ami proche, qui a illustré sa biographie de Chopin ( A l’Enfant poète, 1946), Chagall, expose ses vitraux pour la synagogue de Jérusalem, ils sont présentés avant leur départ, au Musée des Arts décoratifs, à Paris : Chagall a repris pour la synagogue des monts d Judée tous ses thèmes. Ils sont peu nombreux dans son œuvre mais perpétuellement réinventés, toujours repris avec une nouvelle jeunesse de vision et de création, toujours emplies de poésie et de vie sensible. Enfin, les motifs ne sont que détails d’un immense flamboiement de couleurs et de lumières. Ce sont les volumes de couleurs qui donne à la verrière cette autorité, cette ampleur cernée du noir des plombes par laquelle l’art du vitrail retrouve avec Chagall la haute facture du Moyen Age gothique La nuit même, brillent et chantent les vitraux dans l’ombre. On peut supposer aussi que dans la lumière et la nuit d’Orient, le monde fabuleux qui est celui de Chagall continuera de soupirer et de faire entendre son air de violoneux messianique. (23/6/61)
Son amitié avec la famille du sculpteur Bourdelle et son admiration pour l’œuvre de l’artiste, vont lui permettre d’imposer sa reconnaissance tardive par les pouvoirs publics. Le centenaire de Bourdelle est célébré par l’achèvement du Musée Bourdelle à Paris,au cœur de Montparnasse, avec les Salle des monuments. Suzanne Tenand est l’auteur du catalogue du nouveau musée. « Cette extraordinaire réalisation rachète la carence passée des pouvoirs publics qui ignorèrent de son temps, le génie de Bourdelle. » L’art de Bourdelle est avant tout un art monumental, un art de maître d’œuvre et d’architecte en même temps que de sculpteur, un art conçu par et pour la grandeur et l’audace des proportions, et dans le rapport entre l’espace environnant et les volumes de la masse sculptée élevée au dessus des têtes et de la foule. La sculpture de Bourdelle, on peut s’en rendre compte aujourd’hui, est à l’échelle des grecs et des Gothiques, aussi sa mesure, immense, dépasse t elle les normes d’aujourd’hui et l’œuvre reste encore plus surprenante pour nous qu’elle l’était déjà dans la jeunesse de Bourdelle, qui très tôt, à l’école de Carpeaux, de Falguière, de Rodin, avait adopté la sculpture comme l’expression la plus haute, la plus large, de la présence de l’homme dans l’univers(3/11/1961)
Atlan dont l’œuvre est exposée au. Musée d’Art moderne restera incontestablement comme l’un des grands peintres de notre époque. Et plus particulièrement de cette époque de l’après guerre où parmi toutes les tendances qui virent le jour à partir de 1945, un peintre comme Atlan ne s’attachait à aucune et pérégrinait, comme un de ses cavaliers du désert qu’il a si souvent représentés dans les contrées étranges d’où il ramenait des œuvres de solitude. Atlan a eu besoin de signes pour communiquer avec la vie du dehors, avec autrui, avec ce qui lui était refusé. Du fond des âges et de son enfance algérienne, sont alors revenues les énigmes dessinées sur les parois des rochers sahariens et plus loin encore sur les falaises d’une lointaine Chaldée. Mais de toute façon, la magie des couleurs, leur vertu qui semble magique, enclose dans le solide support des traits noirs, éclate comme une subite lueur étrange et chaude qui ne doit rien à l’art occidental. L’art d’Atlan s’est heureusement et essentiellement développé dans le renouveau des lointaines civilisations qui furent prétendues primitives et qui s’exprimaient, comme Atlan, dans un mystérieux langage. (15 /02/ 1963)
Fernand Léger expose à la Maison de la Pensée française : A la merci d’un faux mouvement qui les précipiterait dans le vide, les constructeurs de Léger ont le calme et la gaîté de leur force, de leur adresse, leurs mains sont solides. les plus beaux dessins à la plume de Léger son justement ces mains de travailleurs. Un seul trait et toute la vie travailleuse de l’homme est décrite, massive et charpentée. Léger leur communique l’élasticité de la force et l’humanité de leur peine, des mains déformées, transformées, mais construisant toujours, et chaque jour, de nouveaux chantiers d’avenir.
Mais parmi ses découvertes, qui furent très nombreuses, il est bien difficile ici de choisir, on peut citer Poncet, Koening,… Avec Antoine Poncet qui expose ses sculptures à la galerie Roque, nous retrouvons l’univers des formes pures décelées par Arp et que son jeune élève a su porter à un degré d’abstraction – dans le sens véritable- qui fait honneur au maitre comme au disciple. Les sculptures d’Antoine Poncet ont une perfection de pensée et de technique saisissante. Les formes se développent en volutes qui s’épanouissent avec une élégance féminine ; elles se déploient comme des exubérances végétales ou nées d’une main dirigée par un étrange pouvoir créateur. Etranges mais jamais insolites, les formes crées par Antoine Poncet respirent au contraire l’animation de la nature et portent en elles le souffle d’une œuvre véritable.
Grand voyageur américain, francisé par une vaste culture, artiste au sens plein du mot, J-F. Koening a quitté ses rivages ordinaires qui sont ceux du pacifique, du Japon, où il vient de séjourner pour la deuxième fois,et ceux de Paris, qu’il affectionne, pour la petite cité médiévale de Pérouges, aux portes de Lyon ( Chez François Badoit, la galerie du lieur de livre,où exposa ,grâce au critique d’art lyonnais René Déroudille, grand ami de Suzanne, les peintres de l’Ecole lyonnaise des années 70 , Evaristo, Janoir, Grangean, Benrath, Laubies… Miracle des vieilles civilisation, ces œuvres s’y trouvent à l’aise, que dis je , exhalent la fine fleur de leur poésie, dans ce décor de pierres austères et sobres, rendues à leur dimension, à leur silence, par cette présence. Les lavis gouachés ont aussi la texture – apposés sur un précieux papier du Japon ou des cartons bordés d’or – des cieux nocturnes ou des terres lointaines. Ils possèdent le pouvoir du langage universel de l’art, qui résonne à travers le monde avec la même aisance, non parce que l’art abstrait est prétendument universel, par l’absence de langage précisément, mais parce que l’art propre à Koening est celui de la place à laquelle il se hausse dans la hiérarchie des valeurs esthétiques.
Sans oublier les « grands maîtres » avec par exemple Goya ou Braque : A travers le compte rendu du livre de l’historienne d’art Antonina Valentin, que Suzanne Tenand admirait beaucoup, auteur de …., elle exprime son regard sur l’œuvre de Goya : Elle rend hommage aussi au Musée Goya de Castres, « qui sait, une fois de plus, unir l’histoire et l’art »
Elle s’emporte parfois, contre les décisions des pouvoirs publics, par exemple concernant Georges Braque : « le peintre Georges Braque en étant invité à exposer quelques unes de ses œuvres dans la galerie Mollien, au Louvre, n’est pas pour autant entré au Musée du Louvre ! Ce serait plutôt pour lui en défendre l’accès s’il lui était arrivé d’y penser et malgré les méritoires intentions des organisateurs de ces curieuses expositions qui se tiennent pour la deuxième fois dans ce que l’on appellerait plutôt l’antichambre du Louvre, ce qui ne constitue pas nécessairement une assurance d’y rentrer par la grande porte et de figurer – au bout d’un certain et long délai - dans les collections…
Elle parle aussi à travers Gauguin de la critique d’art, dès septembre 1951, et des maîtres de l’histoire de l’art , en particulier d’Elie Faure. La réédition du livre de Gauguin, Racontars de rapin, lui donne l’occasion de parler du métier de critique d’art : « parlons peinture comme disait Gauguin » « , Si Gauguin attaque violemment certains critiques d’art de son époque ( et par là, la notre aussi), il faut bien dire que les critiques d’art sont pour quelque chose dans les erreurs commises au nom des fausses gloires contemporaines, mais les conditions de la société dans laquelle ils évoluent y sont aussi pour beaucoup. Ils sont les premiers à être liés – je parle des grands noms de la critiques d’art- à ce fâcheux échelon qui s’appelle commerce et galerie d’art. Du temps de Gauguin l’ennemi c’était surtout l’Etat et les Salons officiels »… Ce texte , mis à part l’anarchisme obligatoire des peintres contemporains de Bonnet, Bastien Lepage ou Puvis de Chavannes, représente un intérêt prophétique. Gauguin a su choisir les vrais maîtres, ceux que la critique du temps avait négligés ou ignorés. Ce texte est naturellement un rappel des luttes qui bouleversèrent l’histoire de la peinture en France aux environ de 1900, mettant aux prises l’Institut, Cézanne et Pissaro ». (14 septembre 1951)
A propos de la monumentale Histoire de l’Art d’Elie Faure, publiée de 1909 à 1921, Suzanne Tenand rend hommage à l’œuvre d’Elie Faure et à l’homme d’exception et méconnu:« Il se trouve toujours des esprits chagrins pour minimiser la pensée de quelques hommes parmi les plus rares qui ont eu ce mérite et cette témérité intellectuels de s’exprimer dans la simplicité. ..Il semble que cette qualité d’ homme ait déjà disparu, soit que la mort l’ait trop tôt enlevé et que son expérience ait été arrêtée dans son développement, soit que notre temps ne comprenne plus, ou fasse fi de cette espèce d’homme, loyal et simple, d’une culture profonde, attiré sans cesse parce que l’on appelle parfois « les beaux cotés de la vie » et qui sont les plaisirs artistiques et qu’Elie Faure poussait jusqu’à l’adoration » Cette culture qui vivait aussi d’une passion humaine intense et qui ne refusait pas l’approche des problèmes sans cesse nouveaux » Il faut regretter qu’Elie Faure ne vive pas de nos jours et ce regret ne peut être élaboré que par ceux qui pensent que le monde n’est pas fini. le monde toujours en mouvement le passionnait et l’aidait à comprendre, non à soulever des problèmes particulièrement originaux sans doute, mais à fixer son choix avec une allure de grand seigneur, et quant à lui à se laisser libre d’être quelque chose ou même rien du tout si cela lui plaisait » « On peut imaginer qu’Elie Faure disparut en 1936 avec bien de sombres pressentiments et des prophéties qui ne devaient plus voir le jour. C’est pourquoi il est irritant pour quelques uns et pour d’autres, son oeuvre doit demeurer vivante et connue d’un plus grand nombre. Le portrait que fit de lui Picasso en 1922 est frappant à cet égard, typique d’une époque et d’une génération qui, née dans les exquises révolutions artistiques du 19 è siècle, s’acheva dans des prophéties devenues atroces réalités. Mais par delà, Elie Faure eut découvert encore « la revanche de l’espoir ».
Cette très longue citation est la preuve que Suzanne Tenand était bien davantage que seulement critique d’art mais une historienne dans la tradition des Annales, des Seignobos, des Lucien Febvre, des Marc Bloch, des Faucillon…appliquant son extraordinaire acuité intellectuelle aux artistes et à leur perception de la réalité la plus profonde.
Fabrice Ulmann
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portrait : Philippe Desmé
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